vendredi 20 juin 2008

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PHOTO: Teresa Grau Ros / CC BY-SA 2.0




Poème sanskrit

Admire ce jour,
Car il est la vie.
La vie même de la vie.
-
Tout est là, dans sa courte durée:
Toute la réalité, toute la vérité de l'existence,
La félicité de la croissance,
La splendeur de l'action,
La gloire de la puissance...
-
Car hier n'est qu'un rêve
Et demain n'est qu'une vision.
Mais aujourd'hui, bien vécu,
Fait de chaque hier un rêve de bonheur
Et de chaque demain une vision d'espoir.
-
Donc, vis ce jour avec confiance.

(Anonyme, extrait du Mahâbhârata, texte sacré hindou, écrit entre le IV siècle avant JC et le IV siècle après JC)
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Paris at night

Trois allumettes, une à une allumées dans la nuit
La première pour voir ton visage tout entier
La seconde pour voir tes yeux
La dernière pour voir ta bouche
Et l'obscurité toute entière pour me rappeler tout cela
En te serrant dans mes bras.

(Jacques Prévert, poète et scénariste français, 1900-1977)

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La complainte


Que sont mes amis devenus,
Que j'avais de si près tenus...
Et tant aimés ? Ils ont été trop clair semés,
Je crois le vent les a ôtés. L'amour est morte.
-
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte, les emporta.
-
Avec le temps qu'arbre défeuille
Quand il ne reste en branches feuille
Qui n'aille à terre... Avec pauvreté qui m'atterre
Qui de partout me fait la guerre aux temps d'hiver.
-
Ne convient pas que vous raconte
Comment je me suis mis à honte, en quelle manière.
-
Que sont mes amis devenus,
Que j'avais de si près tenus...
Et tant aimés ? Ils ont été trop clair semés,
Je crois le vent les a ôtés. L'amour est morte.
-
-Le mal ne sait pas seul venir.
Tout ce qui m'était à venir...M'est avenu.
-
Pauvres sens et pauvre mémoire,
M'a Dieu donné le Roi de gloire
Et pauvre rente... et froid au cul quand bise vente.
Le vent me vient, le vent m'évente. L'amour est morte.
-
Ce sont amis que vent emporte
Et il ventait devant ma porte… les emporta.

(Rutebeuf, poète médiéval français, vers 1230-vers1285)

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Le pont Mirabeau

Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Et nos amours.
Faut-il qu'il m'en souvienne
La joie venait toujours après la peine.

Vienne la nuit, sonne l'heure,
Les jours s'en vont, je demeure.

Les mains dans les mains, restons face à face,
Tandis que, sous
Le pont de nos bras, passe
Des éternels regards l'onde si lasse.

Vienne la nuit, sonne l'heure,
Les jours s'en vont, je demeure.

L'amour s'en va comme cette eau courante,
L'amour s'en va.
Comme la vie est lente
Et comme l'espérance est violente.

Vienne la nuit, sonne l'heure,
Les jours s'en vont, je demeure.

Passent les jours et passent les semaines,
Ni temps passé ,
Ni les amours reviennent.
Sous le pont Mirabeau coule la Seine.

Vienne la nuit, sonne l'heure,
Les jours s'en vont, je demeure.

(Guillaume Apollinaire, poète français, 1880-1918)




L'albatros

Souvent, pour s'amuser, les hommes d'équipage
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
Le navire glissant sur les gouffres amers.

A peine les ont-ils déposés sur les planches,
Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux,
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid !
L'un agace son bec avec un brûle-gueule,
L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l'archer ;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

(Charles Baudelaire, poète et critique d'art français, 1821-1867)



À une dame créole

Au pays parfumé que le soleil caresse,
J'ai connu, sous un dais d'arbres tout empourprés,
Et de palmiers d'où pleut sur les yeux la paresse,
Une dame créole aux charmes ignorés.

Son teint est pâle et chaud; la brune enchanteresse
A dans le cou des airs noblement maniérés;
Grande et svelte en marchant comme une chasseresse,
Son sourire est tranquille et ses yeux assurés.

Si vous alliez, Madame, au vrai pays de gloire,
Sur les bords de la Seine ou de la verte Loire,
Belle digne d'orner les antiques manoirs,

Vous feriez, à l'abri des ombreuses retraites
Germer mille sonnets dans le coeur des poètes,
Que vos grands yeux rendraient plus soumis que vos noirs.

(Charles Baudelaire, poète et critique d'art français, 1821-1867)



Le balcon

Mère des souvenirs maîtresse des maîtresses
O toi, tous mes plaisirs ! O, toi, tous mes devoirs!
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
La douceur du foyer et le charme des soirs,
Mère des souvenirs maîtresse des maîtresses,
-
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
Et les soirs au balcon, voiles de vapeurs roses
Que ton sein m'était doux ! Que ton coeur m'était bon
Nous avons dit souvent d'impérissables choses
Les soirs illuminés par l'ardeur du charbon,
-
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
Que l'espace est profond ! Que le coeur est puissant
En me penchant vers toi, reine des adorées,
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
-
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
Et je buvais ton souffle, O douceur ! O poison !
Et tes pieds s'endormaient dans mes mains fraternelles.
La nuit s'épaississait ainsi qu'une cloison,
-
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
Ailleurs qu'en ton cher corps et qu'en ton coeur si doux
Je sais l'art d'évoquer les minutes heureuses !
-
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
Renaîtront-ils d'un gouffre interdit à nos sondes,
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
Après s'être lavés au fond des mers profondes ?
O serments ! O parfums ! O baisers infinis !
-
(Charles Baudelaire, poète et critique d'art français, 1821-1867)





Sensation

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l'herbe menue,
Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien,
Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la nature, heureux comme avec une femme.

(Arthur Rimbaud, poète français, 1854-1891)



If
version originale anglaise suivi d'une traduction française


If you can keep your head when all about you
Are losing theirs and blaming it on you,
If you can trust yourself when all men doubt you.
But make allowance for their doubting too;
If you can wait and not be tired by waiting.
Or being lied about, don't deal in lies,
Or being hated, don't give way to hating,
And yet don't look too good, nor talk too wise:

If you can dream -and not make dreams your master
If you can think -and not make thoughts your aim
If you can meet Triumph and Disaster
And treat those two impostors just the same;
If you can bear to hear the truth you've spoken
Twisted by knaves to make a trap for fools.
Or watch the things you gave your life to broken,
And stoop and build'em up with worn-out tools:

If you can make one heap of all your winnings
And risk it on one turn of pitch-and-toss,
And lose, and start again at your beginnings
And never breathe a word about your loss;
If you can force your heart and nerve and sinew
To serve your turn long after they are gone,
And so hold on when there is nothing in you
Except the Will which says to them: "Hold on!"

If you can talk with crowds and keep your virtue,
Or walk with Kings -nor lose the common touch,
If neither foes nor loving friends can hurt you,
If all men count with you, but none too much;
If you can fill the unforgiving minute,
With sixty seconds' worth of distance run.
Yours is the Earth and everything that's in it,
And -which is more- you'll be a Man, my son!

(Rudyard Kipling, auteur britannique, 1865-1936)




Si

Si tu peux voir détruit l'ouvrage de ta vie
Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir,
Ou perdre en un seul coup le gain de cent parties
Sans un geste et sans un soupir ;

Si tu peux être amant sans être fou d'amour,
Si tu peux être fort sans cesser d'être tendre,
Et, te sentant haï, sans haïr à ton tour,
Pourtant lutter et te défendre ;

Si tu peux supporter d'entendre tes paroles
Travesties par des gueux pour exciter des sots,
Et d'entendre mentir sur toi leurs bouches folles
Sans mentir toi-même d'un mot ;

Si tu peux rester digne en étant populaire,
Si tu peux rester peuple en conseillant les rois,
Et si tu peux aimer tous tes amis en frère,
Sans qu'aucun d'eux soit tout pour toi ;

Si tu sais méditer, observer et connaître,
Sans jamais devenir sceptique ou destructeur,
Rêver, mais sans laisser ton rêve être ton maître,
Penser sans n'être qu'un penseur ;

Si tu peux être dur sans jamais être en rage,
Si tu peux être brave et jamais imprudent,
Si tu sais être bon, si tu sais être sage,
Sans être moral ni pédant ;

Si tu peux rencontrer Triomphe après Défaite
Et recevoir ces deux menteurs d'un même front,
Si tu peux conserver ton courage et ta tête
Quand tous les autres les perdront,

Alors les Rois, les Dieux, la Chance et la Victoire
Seront à tous jamais tes esclaves soumis,
Et, ce qui vaut mieux que les Rois et la Gloire
Tu seras un homme, mon fils.

(traduction du poème IF de Kipling faite par André Maurois)



Chanson d'automne

Les sanglots longs
Des violons
De l'automne
Blessent mon coeur
D'une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l'heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure,

Et je m'en vais
Au vent mauvais
Qui m'emporte
Deçà, delà
Pareil à la
Feuille morte.

(Paul Verlaine, poète français, 1844-1896)

-

Invictus

Out of the night that covers me,
Black as the pit from pole to pole,
I thank whatever gods may be
For my unconquerable soul.

In the fell clutch of circumstance
I have not winced nor cried aloud.
Under the bludgeonings of chance
My head is bloody, but unbowed.

Beyond this place of wrath and tears
Looms but the Horror of the shade,
And yet the menace of the years
Finds and shall find me unafraid.

It matters not how strait the gate,
How charged with punishments the scroll,
I am the master of my fate :
I am the captain of my soul.

(Composé en 1875 par le poète britannique William Ernest Henley mais publié en 1888)



Invictus
(traduction française)

Dans les ténèbres qui m’enserrent,
Noires comme un puits où l’on se noie,
Je rends grâce aux dieux quels qu’ils soient,
Pour mon âme invincible et fière,

Dans de cruelles circonstances,
Je n’ai ni gémi ni pleuré,
Meurtri par cette existence,
Je suis debout bien que blessé,

En ce lieu de colère et de pleurs,
Se profile l’ombre de la mort,
Et je ne sais ce que me réserve le sort,
Mais je suis et je resterai sans peur,

Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme.

(Composé en 1875 par le poète britannique William Ernest Henley mais publié en 1888)



Llanto por Ignacio Sanchez Mejias

(traduction française)

Parce que tu es mort pour toujours,
Comme tous les morts de la Terre,
Comme tous les morts qu’on oublie
En un monceau de chiens éteints.
Nul ne te reconnaît. Non. Mais je chante.
Je chante pour plus tard ton profil et ta grâce.
L’insigne maturité de ton érudition,
Ton appétit de mort et le goût de ta bouche.
La tristesse qu’avait ta vaillance allégresse.
Il tardera à naître, si toutefois il naît,
Un andalou si clair, si riche d’aventure.
Je chante son élégance avec des mots qui pleurent
Et j’évoque un vent triste parmi les oliviers. 

(Federico Garcia Lorca composa ce poème en 1934 à la mémoire de son ami le torero sévillan Ignacio Sanchez blessé mortellement pendant une corrida)




 Attends-moi
                       

                       À Valentina Serova        

Si tu m'attends, je reviendrai,
Mais attends-moi très fort.
Attends, quand la pluie jaune
Apporte la tristesse,
Attends quand la neige tournoie,
Attends quand triomphe l'été
Attends quand le passé s'oublie
Et qu'on attend plus les autres.
Attends quand des pays lointains
Il ne viendra plus de courrier,
Attends, lorsque seront lassés
Ceux qui avec toi attendaient.

Si tu m'attends, je reviendrai.
Ne leur pardonne pas, à ceux
Qui vont trouver les mots pour dire
Qu'est venu le temps de l'oubli.

Et s'ils croient, mon fils et ma mère,
S'ils croient, que je ne suis plus,
Si les amis las de m'attendre
Viennent s'asseoir auprès du feu,
Et s'ils portent un toast funèbre
A la mémoire de mon âme..
Attends. Attends et avec eux
refuse de lever ton verre.

Si tu m'attends, je reviendrai
En dépit de toutes les morts.
Et qui ne m'a pas attendu
Peut bien dire : « C'est de la veine ».
Ceux qui ne m'ont pas attendu
D'où le comprendraient-ils, comment
En plein milieu du feu,
Ton attente
M'a sauvé.
Comment j'ai survécu, seuls toi et moi
Nous le saurons,
C'est bien simple, tu auras su m'attendre,
comme personne.

               
(Constantin Simonov, poète russe,1915-1979)


       

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Citation du jour

« La poésie libère la magie des mots. »
Stéphane Jean 

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