mardi 20 septembre 2011

Deux conversations intrigantes au Resto-Plateau


PHOTO: vic cvut / CC BY 3.0

Aujourd'hui, j'ai eu deux conversations passionnantes: l'une avec Laurent, l'autre avec Marcella.


Ce midi, je suis allé dîner dans un resto communautaire offrant des repas économiques, le Resto-Plateau, comme je le fais souvent, pas tellement pour économiser même si ma situation financière de ces dernières années n'est guère brillante mais plutôt pour socialiser puisque je vis seul et passe mon temps à travailler sur mon ordi. Si du moins on peut appeler travailler le fait de gagner sa vie en jouant au poker sur internet.

 L'écrivain américain Henry Miller, qui avait longtemps vécu en France, disait que les Français avaient le génie de la conversation. Je ne suis pas loin de lui donner raison puisque Laurent aussi bien que Marcella sont Français et tous deux issus de la région parisienne.
Anne Frank, jeune adolescente juive, auteure d'un journal qui relate l'histoire de sa vie et celle de sa famille pendant la deuxième guerre mondiale.


 Laurent et la judaïté

Laurent m'a parlé des origines de sa famille et des personnages pittoresques qui la composent. Leur histoire pourrait facilement faire l'objet d'un roman. La discussion est devenue plus intrigante pour moi lorsqu'il m'a dit que sa grand-mère ou son arrière grand-mère paternelle (je ne me souviens plus) était juive.

 Je lui ai alors dit: « Il n'y a pas d'autres personnes dans ta famille qui sont juives? » Il m'a répondu: « Non, non, les autres sont catholiques ». J'ai été surpris par sa réponse car je pensais que toute la famille du côté de son père était juive. Il m'a alors assuré que non puisque tous les membres de sa famille paternelle étaient catholiques.

 Or j'ai toujours eu l'impression, intuitivement, qu'être juif, c'était plutôt appartenir à une même ethnicité, on parle par exemple du peuple juif, une question de « race » en somme, même si je sais que scientifiquement, génétiquement, il n'existe rien de tel qu'une race juive. Donc j'avais intuitivement une définition ethnique de la judaïté davantage qu'une définition religieuse.

 Laurent m'a alors dit: « Dans ce cas-là, oui, ils sont tous juifs mais ce sont des juifs catholiques. Et pendant l'Occupation, les catholiques n'ont pas été inquiétés par les nazis. Etre catholique vous mettait à l'abri des persécutions. » Moi qui me suis vivement intéressé adolescent à l'étude de la Deuxième Guerre Mondiale et également à l'étude du nazisme, j'étais extrêmement sceptique sur ce dernier point. Alors j'ai décidé de faire une petite recherche en revenant chez moi...


Dans leur racisme, les nazis ont évidemment été confrontés à la nécessité de définir ce qu'était un Juif. Adolf Hitler n'était pas anti-judaïste, il était antisémite. Son opposition n'était pas religieuse mais « raciale ». Viscéralement haineux face à ce qu'il appelait la « race » juive, il reconnaissait toutefois lui-même, peu avant sa mort, que ce concept de race était non-fondé biologiquement, génétiquement. En février 1945, voici ce qu'il dictait à Martin Bormann, dans son testament politique:

  Notre racisme n'est agressif qu'à l'égard de la race juive. Nous parlons de race juive par commodité de langage, car il n'y a pas, à proprement parler, et du point de vue de la génétique, de race juive (...) La race juive est avant tout une race mentale (...) Une race mentale, c'est quelque chose de plus solide, de plus durable qu'une race tout court. Transplantez un Allemand aux Etats Unis, vous en faites un américain. Le Juif, où qu'il aille, demeure un juif. C'est un être par nature inassimilable. Et c'est ce caractère même qui le rend impropre à l'assimilation, qui définit sa race. Voilà une preuve de la supériorité de l'esprit sur la chair !



  Mais dès 1935, à Nuremberg, les nazis ont tenté de définir juridiquement ce qu'était un Juif. Voici comment on explique ces lois antisémites dans l'Encyclopédie multimédia de la Shoah:


Les lois de Nuremberg – c’est le nom sous lequel elles devaient être connues – ne définissaient pas le Juif par sa religion. Pour être défini comme Juif, il suffisait, indépendamment de ses convictions ou de son appartenance à la communauté juive, d’avoir trois ou quatre grands-parents juifs.

 De nombreux Allemands qui ne pratiquaient plus le judaïsme depuis des années ou qui n'avaient jamais fait partie d'une synagogue, se trouvèrent ainsi pris au piège de la terreur nazie. Même les personnes de grands-parents juifs qui s’étaient converties au christianisme étaient définies comme juives.


Le Mémorial de la Shoah quant à lui explique plus précisément qui était visé par les persécutions antisémites nazies:

14 - Qui était concerné par la « Solution finale » ?

Seuls les Juifs étaient concernés par la « Solution finale », comme en témoigne d’ailleurs l’expression allemande employée par les Nazis : « Die Endlösung den Judenfrage », c’est à dire « la Solution finale de la question juive ».

Pour les Nazis, selon les définitions édictées le 14 novembre 1935 faisant suite aux lois raciales de Nuremberg du 15 septembre 1935 "pour la protection du sang et de l’honneur allemand", était considérée comme juive toute personne ayant au moins 3 grands-parents juifs ; ayant 2 grands-parents s’il appartenait à la religion juive ou bien était mariée à un (e) juif (ve) ou encore était issue d’un mariage ou d’une relation extra-maritale entre un juif et un non-juif après le 15 septembre 1935.

En France, le gouvernement de Vichy définit l’appartenance à la « race juive » dans deux statuts. 
Le 1er est édicté le 3 octobre 1940 et affirme dans son article 1 qu’ « est regardée comme juif toute personne issue de trois grands-parents juifs ou de deux grands-parents de la même race si son conjoint lui-même est juif ».

Le second statut du 2 juin 1941 modifie la définition en l’élargissant. Ainsi, l’article 1 annonce qu’est regardé comme Juif « Celui ou celle, appartenant ou non à une confession quelconque, qui est issu d'au moins trois grands-parents de race juive, ou de deux seulement si son conjoint est lui-même issu de deux grands-parents de race juive. Est regardé comme étant de race juive le grand-parent ayant appartenu à la religion juive ».

L’article 2 aggrave la précédente disposition en ajoutant qu’ « est regardé comme juif : celui ou celle qui appartient à la religion juive, ou y appartenait le 25 juin 1940, et qui est issu de deux grands-parents de race juive. La non-appartenance à la religion juive est établie par la preuve de l'adhésion à l'une des autres confessions reconnues par l'État avant la loi du 9 décembre 1905. Le désaveu ou l'annulation de la reconnaissance d'un enfant considéré comme Juif sont sans effet au regard des dispositions qui précèdent.

22 - Comment furent traités les gens d’origine juive qui n’était pas classifiés comme Juifs ?

Les Nazis distinguèrent les Allemands juifs des Allemands d’origine juive, c’est à dire, selon eux, qui avaient « du sang juif ». D’après les définitions édictées le 14 novembre 1935, était ainsi considérée comme juive à part entière toute personne issue de trois grands parents juifs au moins, ayant 2 grands-parents s’il appartenait à la religion juive ou bien était mariée à un (e) juif (ve) ou encore était issue d’un mariage ou d’une relation extra-maritale entre un juif et un non-juif après le 15 septembre 1935.
Les personnes qui avaient des origines juives, étaient classés en deux catégories de « Mischlinge », c’est à dire métisse :

- Les « Mischlinge » du premier degré étaient issus de deux grands-parents juifs ;
- Les « Mischlinge » du second degré étaient issus d’un grand-parent juif.
Les « Mischlinge » n’avaient pas le droit d’adhérer au parti nazi et à toutes les organisations nazies (SA, SS, etc.). En 1940, les « Mischlinge » du premier degré furent expulsés de l'armée. L'ordre d'expulsion fut renouvelé chaque année. Les « Mischlinge » du second degré, avec seulement un grand-parent juif, étaient autorisés à rester dans l'armée mais ne pouvaient pas devenir officiers. Ils étaient également interdits de service civil et de certaines professions.

Les Nazis imaginèrent un plan pour stériliser les « Mischlinge » dans le but de sauvergarder « la pureté de la race aryenne », mais rien ne fut finalement entrepris.
Durant le conflit mondial, les « Mischlinge » du premier degré qui avaient été incarcérés dans des camps de concentration furent envoyés dans les centres de mise à mort.


On peut donc voir que la définition du « Juif » se voulait ethnique, raciale plutôt que religieuse, aussi bien selon les  Lois antisémites de Nuremberg que selon celles de Vichy, quoique des éléments religieux jouaient un rôle puisqu'une personne ayant seulement deux grands-parents juifs (plutôt que trois ou quatre)  pouvait être considérée ou non comme juive selon les Lois de Nuremberg dépendant de son appartenance à la religion juive.

 Les historiens estiment en fait que plus de 100,000 personnes de foi catholique bien que d'origine juive selon les définitions légales antisémites ont péri dans les camps de la mort à cause de leur origine. Toutefois, je suis bien prêt à reconnaître avec Laurent que le fait d'être étiqueté catholique plutôt que juif pouvait aider à se cacher et à éviter l'horreur du génocide.



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L'écrivain français Honoré de Balzac en 1842 d'après un daguerréotype de Louis-Auguste Bisson.


Marcella et Balzac

L'autre personne avec qui j'ai eu aujourd'hui une discussion fort intéressante s'appelle Marcella et c'était la première fois que je la rencontrais. Il s'agit d'une jeune femme de 25 ou 28 ans, d'origine Française comme je l'ai dit au début de ce billet, possédant un esprit vif et qui s'exprime avec brio.

 Je ne sais plus quel psychologue affirmait que les premières secondes d'une rencontre avec quelqu'un sont toujours décisives: on bien le courant passe ou bien il ne passe pas. En tout cas, je peux dire qu'il a passé de mon côté: ce que j'ai instantanément remarqué chez elle, c'est la combinaison parfaite de la brillance intellectuelle et de la simplicité de la personnalité. 

Un ancien collaborateur du président Bush aux Etats-Unis avait ainsi motivé sa démission: Je peux accepter un patron compétent mais arrogant. Je peux accepter un patron incompétent mais modeste. Mais je ne peux accepter un patron à la fois incompétent et arrogant! Naturellement le match optimal c'est la compétence alliée à la simplicité et c'est l'impression première que donne Miss Marcella.

La seconde chose qui m'a frappé chez elle, c'est qu'elle possède une personnalité chaleureuse et extravertie. C'est quelqu'un qui n'a aucune difficulté à se lier avec les autres et à se faire des amis. Je ne sais pas si elle a lu le best-seller de Dale Carnegie How to win friends and influence people mais si elle ne l'a pas lu, je pense qu'elle n'a aucun besoin de le lire!

Alors quel était le sujet de cette passionnante conversation avec Marcella? Eh bien nous avons parlé de Balzac! Marcella en effet étudie à l'Université de Montréal en lettres, elle prépare un doctorat sur Balzac et sur l'adaptation cinématographique qui a été faite de son oeuvre. Pourquoi est-elle venue au Québec pour étudier Balzac? D'après elle, le meilleur spécialiste de Balzac au monde serait québécois et s'appellerait, si je me souviens bien, Stéphane Vachon. Alors il lui a semblé pertinent de venir travailler sous la direction de ce spécialiste, ce qui m'apparaît comme une décision tout à fait raisonnable.

Quand j'étais enfant puis adolescent, je rêvais de faire de brillantes études universitaires, de faire moi aussi des études de troisième cycle, pas en lettres toutefois mais en sciences, en physique ou mathématique physique. Mais je rêvais également de devenir écrivain et j'ai réactualisé ce rêve il y a quelque temps. Alors je suis tout à fait impressionné et admiratif face aux gens qui, tels Marcella, font un doctorat et naturellement je trouve plus intéressantes les personnes qui font des doctorats en lettres qu'en zoologie!

J'ai découvert Balzac dans mon enfance en regardant un télé-film franco-polonais intitulé Un grand amour de Balzac qui racontait la relation que le célèbre écrivain français eut avec une de ses correspondantes et admiratrices, la comtesse polonaise Ewelina Hanska. Je ne sais pas si cela a été décisif dans l'orientation de ma curiosité pour Balzac mais je dois avouer que je me suis intéressé beaucoup plus à la biographie de l'homme, au roman vrai qu'a été sa vie, qu'à son oeuvre romanesque. Mais j'ai néanmoins lu un des ses recueils de nouvelles ou de contes (je ne me souviens plus du titre en revanche) et surtout une de ses oeuvres majeures d'après les critiques, soit son roman fantastique et philosophique La peau de chagrin.

J'ai beaucoup aimé La peau de chagrin et moi qui ai fréquemment relu plusieurs fois les livres que j'ai aimés, je m'interroge maintenant sur les raisons pour lesquelles je n'ai lu qu'une seule fois ce roman. Mais ma rencontre avec Marcella me donne le goût de le relire.

 L'histoire est la suivante: Un jeune homme dépressif, Raphael de Valentin, décidé à se tuer après avoir perdu son dernier sou au jeu, entre par hasard chez un antiquaire qui lui montre une peau de chagrin, ayant, lui dit ce dernier, le pouvoir d'exaucer les souhaits de celui qui la possède. Mais en contrepartie chaque désir réalisé rétrécira cette mystérieuse peau... 

Ce roman me semble lié à moi par des fils secrets puisque tout comme le héros, j'ai été un jeune homme très ambitieux, j'ai été suicidaire il y a quelques années, les jeux de hasard et d'argent ont une place importante dans ma vie, j'ai toujours été obsédé par la conservation de la jeunesse et, finalement, le rôle de la satisfaction des désirs dans la recherche du bonheur (un des thèmes clés de ce roman) a souvent été au centre de ma réflexion. 

 François Mauriac écrivait en exergue de son roman Le mystère Frontenac la phrase suivante: Nos rencontres ne sont pas le fruit du hasard. Elles sont accordées à notre destin et ont une signification qu'il nous appartient de déchiffrer. J'aime cette phrase. Et je la crois vraie pour les rencontres humaines mais aussi pour les rencontres littéraires. 

Il y a quelques années, l'actrice québécoise Pascale Bussières disait en entrevue qu'elle aimait beaucoup la compagnie des personnes qui peuvent lui enseigner de nouvelles choses. Truman Capote, l'un de mes écrivains américains favoris, un peu complexé de n'avoir pas fait d'études universitaires en lettres, disait que l'un de ses amis avait été son Harvard. Sans doute pourrais-je reprendre à mon compte ces deux déclarations et c'est sans doute également une des raisons majeures de mon plaisir et de mon enthousiasme à discuter avec Marcella!

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Citation du jour

« Une heure de conversation vaut mieux que cinquante lettres. »
Madame de Sévigné 

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